Le trou sur mon CV

jeudi 16 juin 2016


Dans les dernières semaines, j’ai pris le temps.
Pris le temps de vivre, de profiter pleinement.

On pourrait croire que c’est ce que je fais depuis six mois, prendre le temps. Après tout, en prenant un billet pour la France, pour me consacrer à des projets d’écritures qui traînaient depuis trop longtemps, pour voyager, je franchissais une limite que nombreux n’osent enjamber: je lâchais tout pour poursuivre un rêve.

Étrangement, plusieurs ont appelé ça de la chance. «Tu es vraiment chanceuse de partir comme ça.» : je l’ai entendue souvent. Est-ce vraiment de la chance de faire fi de l’inconnu, de mettre de côté sa stabilité, ses économies, ses doutes, pour traverser l’océan et écrire? Probablement pas. Ceux qui écrivent savent probablement que ça n’a rien d’une chance que d’être envahi par le besoin de mettre sur papier des personnages qui nous hantent pendant des mois.

L’atterrissage à Charles-de-Gaule aurait pu marquer le début d’un temps nouveau, le commencement du moment où j’accepte de prendre le temps. Or, en réalité, j’étais terrorisée. Pas de voyager. Mais d’écrire. D’avoir tout mis de côté pour poursuivre ce projet-là. Je sortais tout juste de l’université, j’envisageais une carrière dans le domaine ultra contingenté des communications et je flanquais un trou de 6 mois sur mon CV. Du haut de mes 25 ans, aussi bien dire un abîme professionnel. 

Janvier 2016 - Juin 2016 : Partie vivre.

Poétique, mais pas nécessairement vendeur. Avant mon départ, je ne m’inquiétais pas du tout de ce détail : je trouverais en temps et lieu une façon de magnifier cette absence, je maniais plutôt bien les mots.

Puis, bien que j’aie accepté depuis un moment que mon approche de la vie professionnelle ne soit pas aussi structurée que le voudrait la société, bien que je savais que je n’avance pas selon un plan structuré et rigide, mais plutôt au gré des opportunités, j’ai été tétanisée. J’étais partie pour écrire, j’avais tout mis de côté pour vivre ce moment, mais la culpabilité d’être assise, là, pour écrire, m’empêchait d’avancer.

Mon premier mois sur le territoire européen a aussi marqué la plus longue période sans écriture. Pas un seul mot n’a voulu se coucher sur papier. J’ai passé des heures à fixer mon écran, avec seulement une petite barre clignotante pour rompre la page blanche.



Puis, j’ai voyagé. Quand je quittais mon appartement je m’en voulais de ne pas écrire, quand je restais assise des jours devant mon ordinateur sans aligner plusieurs pages je m’en voulais de ne pas parcourir l’Europe.

Bref, j’avais mis à l’horaire beaucoup de temps, mais j’étais incapable de le prendre. Les premières semaines ont été difficiles. Les commentaires sur le fait que je sois chanceuse d’être en Europe ont fait place à des commentaires sur ce que je faisais.

L’amoureux étant avec moi en Europe, lui pour ses études, on me demandait incessamment : «Mais qu’est-ce que tu fais de tes journées pendant qu’il va à l’école.» Mes «J’écris.» laissaient souvent place à des regards vides. Après de longs silences, les «Tu t’ennuies pas?», «Mais tu ne travailles pas?», et pire les «Ah bon, t’es chanceuse d’avoir pu suivre ton chum.» tombaient. Je grognais mentalement, particulièrement à cette dernière phrase. Je ne suis pas l’amoureux, c’était mon projet au départ. Projet qui me faisait de plus en plus douter, d’ailleurs. Est-ce que je perdais mon temps?

Évidemment, les échanges n’ont pas tous été teintés de jugements, plusieurs étaient curieux. Or, cette curiosité me rendait nerveuse après quelques semaines. L’inévitable «T’es rendu où dans ton livre?» ou les «Combien de pages t’as d’écrit?» me rappelait que le syndrome de la page blanche n’avait succédé qu’à un flot de pages raturées.

J’imaginais déjà les discussions à mon retour. «Pis, qu’est-ce que t’as écrit là-bas?». «Rien.» J’anticipais les visages malaisés. Mon angoisse de performance était là comme un éléphant dans la pièce.

Le bruit des autres était devenu plus fort que ma propre voix. Les commentaires de presqu’inconnus me faisaient douter, me mettaient une pression énorme. Je ne mesurais plus le succès selon ma propre définition de la chose, mais selon le modèle qu’on nous impose dès le plus jeune âge. J’en venais presque à regretter la maison posée sur un grand carré d’herbe très verte que je n’avais pourtant jamais voulue.

Puis un jour, suite à une discussion avec l’amoureux, j’ai compris. J’ai compris que j’étais partie pour écouter la petite voix en dedans, et que soudainement, je la faisais taire pour écouter celles des autres. J’abordais le processus créatif dans une dynamique de performance, alors que les deux sont incompatibles. Partir quelques mois à l’étranger ne voulait pas dire devoir boucler mon roman en 20 semaines. J’étais partie pour prendre le temps, pas pour boucler un mandat. J’interrompais les jours de pages blanches par une escapade en Allemagne? Et puis après? J’écrivais, puis je n’écrivais plus pour voyager plus? Et alors? J’étais là pour profiter. J’avais tout quitté pour vivre sans horaire, pour pouvoir écrire autant que je le voulais, mais pas nécessairement pour écrire sans arrêt.

Le projet du blogue est né dans ce moment-là, pour apaiser mon besoin de rendement qui persistait malgré ma prise de conscience. En entrecoupant des dizaines de pages raturées par quelques articles mis en ligne, je ressentais beaucoup moins l’échec, et ne sentant plus aussi pesant le besoin d’écrire, l’inspiration revenait.

Bref, au cours de derniers mois, j’ai lu énormément, j’ai écrit passablement et j’ai mis sur pied un blogue. Mais ce n’est que tout récemment que j’ai réellement pris le temps, sans aucune culpabilité. C’est un processus qui s’est effectué lentement, un cheminement qui s’est imposé au fil des discussions avec l’amoureux et au cours de longues heures à réfléchir sur la vie, sur la mienne.




Dans les dernières semaines, j’ai pris le temps.

Pris le temps de vivre, de profiter pleinement, mais surtout, j’ai pris le temps sans culpabiliser de le prendre pour ça plutôt que de pour ajouter une ligne à mon CV ou pour mettre des plus devant les chiffres dans mon compte de banque.

Les dernières semaines, j’ai voyagé. J’ai roulé à travers la Corse, j’ai dormi dans mon char en Norvège et je n’ai absolument rien fait en Islande, et j’ai trouvé ça ben correct. J’ai fait ça sans me sentir mal de mettre à off le blogue, sans m’en vouloir de laisser flotter mes histoires dans les airs plutôt que de les mettre en cage entre les lignes de mes cahiers.

Mieux encore, j’ai voyagé sans me sentir obligée d’aller voir tel ou telle affaire parce que c’est ça que tout le monde va voir. Je me suis levée chaque matin sans savoir exactement ce que je j’allais faire, et j’ai juste suivi mes envies pour traverser la journée. J’ai étendu l’état d’esprit que je voulais adopter en quittant le pays à ma vraie vie, ma vie d’ici.

Toute cette longue histoire-là, c’est un peu pour en venir à ça : C’est correct de prendre du temps pour soi. Pis je ne parle pas nécessairement de partir plusieurs mois à l’autre bout du monde, je parle aussi de la petite heure qu’on prend pour ne rien faire le soir ou de la journée où on call malade parce qu’on a vraiment besoin de se recharger les batteries. Se prioriser, c’est pas juste dans le but d’accomplir des grandes affaires qui brillent.

J’étais partie pour écrire, j’ai écrit. Je ne suis peut-être pas revenue avec un roman, mais le trou sur mon CV valait la peine, parce qu’il m’a permis de remplir un creux que j’avais en dedans.













6 commentaires on "Le trou sur mon CV"
  1. Je trouve ton article magnifique !
    C'est un peu ce que je vis en ce moment.. Et ce n'est pas évident de pouvoir justement profiter de ce temps pour.. Vivre et être heureuse, sans culpabiliser de ne pas avoir de "travail"... !
    Merci ♥

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  2. Bonne chance dans tous tes projets <3

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  3. Superbe article ! On tend inéluctablement à devenir ce que la société attend de nous, et c'est souvent pour cela que quelque chose cloche. Parce que même si on est heureux car on ne manque ni d'amour ni d'amis ni de culture ou d'éducation, on s'est quelque part trahi soi - même. En devenant ce que les autres voulaient de nous, sans être devenus ce que l'on aurait dû être. Je me reconnais dans ton récit et j'ai également pris la décision de reprendre en main ma vie

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  4. Superbe article ! On tend inéluctablement à devenir ce que la société attend de nous, et c'est souvent pour cela que quelque chose cloche. Parce que même si on est heureux car on ne manque ni d'amour ni d'amis ni de culture ou d'éducation, on s'est quelque part trahi soi - même. En devenant ce que les autres voulaient de nous, sans être devenus ce que l'on aurait dû être. Je me reconnais dans ton récit et j'ai également pris la décision de reprendre en main ma vie

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    1. Je suis heureuse que tu ai apprécié l'article. Bonne chance dans tes projets, je te souhaite beaucoup de bonheur!

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    2. Je suis heureuse que tu ai apprécié l'article. Bonne chance dans tes projets, je te souhaite beaucoup de bonheur!

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